ACTA UNIVERSITATIS LODZIENSIS
Folia Litteraria Romanica 19(1), 2024
https://doi.org/10.18778/1505-9065.19.10

Russell Ganim* Orcid

Université de l’Iowa

Emprunts et empreintes : la reine Gertrude de Belleforest et celle de Shakespeare

RÉSUMÉ

Il s’agit de tracer l’influence de François de Belleforest sur William Shakespeare à travers le personnage de Gertrude (nommé « Geruthe » chez Belleforest) dans la pièce Hamlet. S’appuyant sur la légende danoise originale de Saxo Grammaticus (Historia Danica), c’est Belleforest dans les Histoires tragiques qui donne une voix à celle qui est à la fois mère du protagoniste (se nommant « Amleth » chez Belleforest) et reine du Danemark. Par la suite, Shakespeare élabore et approfondit le portrait de Gertrude. S’inspirant largement de l’exemple de Belleforest, le dramaturge élisabéthain met en valeur la rupture psychologique entre Hamlet et sa mère, soulignant surtout l’évolution de leur rapport qui passe du conflit à la réconciliation au cours de la tragédie. La représentation belleforestienne de Geruthe comprend aussi son rôle ambigu dans les nombreux complots du roi contre Amleth. Ces manigances sont adaptées par Shakespeare pour augmenter la tension du drame et pour faire de Gertrude elle-même un personnage tragique.

MOTS-CLÉS – Belleforest, Shakespeare, Saxo, Histoires tragiques, Hamlet, Historia Danica, Gertrude, tragédie, rupture pyschologique, conflit, réconciliation, complot, adaptation

Adaptations and Impressions: Belleforest’s Queen Gertrude and Shakepeare’s

SUMMARY

This study traces the influence of François de Belleforest on William Shakespeare through the character of Gertrude (named « Geruthe » in Belleforest) in Hamlet. Basing his work on the original Danish legend of Saxo Grammaticus (Historia Danica), Belleforest in his Histoires tragiques gives voice to the character who is both mother of the protagonist (called « Amleth » in Belleforest) and queen of Denmark. In turn, Shakespeare elaborates and deepens the portrait of Gertrude. Inspired largely by Belleforest’s example, the Elizabethan playwright emphasizes the psychological rupture between Hamlet and his mother while underscoring the evolution of their relationship from one of conflict to reconciliation over the course of the tragedy. Belleforest’s representation of Geruthe also includes her ambiguous role in the numerous plots against Hamlet. These conspiracies are appropriated by Shakespeare to heighten the tension of the drama and to render Gertrude a tragic character herself.

KEYWORDS — Belleforest, Shakespeare, Histoires tragiques, Hamlet, Historia Danica, Gertrude, tragedy, psychological rupture, conflict, reconciliation, conspiracy, adaptation


Cette étude s’attache à explorer le développement du personnage de Gertrude dans Le Cinquième Tome des Histoires tragiques (1570), et dans la pièce Hamlet (c.1599-1601). Jusqu’à présent, la critique examinant le rapport entre François de Belleforest et William Shakespeare s’est concentrée, parmi d’autres sujets, sur la fameuse mélancolie du prince ainsi que sur l’apparition du fantôme du défunt roi, père du personnage éponyme[1]. Cependant, le portrait de la reine fait aussi remarquer l’influence considérable qu’exerce Belleforest sur le dramaturge élisabéthain. La représentation de Gertrude dans la légende d’Hamlet (ou d’Amleth selon les différentes sources littéraires et historiques) remonte à l’historien danois Saxo Grammaticus (c. 1160-1220), dont l’oeuvre Historia Danica a été publiée à Paris en 1514[2]. Chez Saxo, Gertrude, alors nommée « Gerutha », n’est évoquée que très brièvement, au moment où « Amleth » accuse sa mère de parricide et d’adultère pour avoir comploté avec Feng (Fengon chez Belleforest et par la suite Claudius chez Shakespeare) dans l’assassinat de son frère le roi Horvvendille afin de s’emparer du trône. Dans le texte de Saxo, Gertrude est privée de parole. C’est Belleforest qui lui donne une voix et fait de « Geruthe[3] » un personnage bien campé, la seule interlocutrice de substance dans son récit. La Gertrude de Belleforest reconnaît les accusations de son fils, mais s’en défend en expliquant qu’il lui manque des moyens de résistance. D’autant plus, en épousant son beau-frère Fengon, la reine réussit en fait à protéger Amleth contre ses adversaires. Prise en étau par des circonstances impossibles, Gertrude subit sa propre tragédie. Pourtant, en promettant de dissimuler le projet de vengeance que trame le prince contre son oncle, Gertrude devient un personnage sympathique qui finit par se réconcilier avec son fils. Certes, le portrait de Gertrude marque un jalon dans l’histoire littéraire de la Renaissance. En outre, le développement de Getrude va de pair avec celui d’Hamlet, éclairant les dilemmes moraux et psychologiques qu’affrontent ces deux personnages. Le résultat en est que reine et prince deviennent plus accessibles – voire plus humains – au lectorat de la première modernité.

L’humanisation de Gertrude par Belleforest prépare le portrait nuancé de la reine chez Shakespeare, comme on peut le voir en particulier dans l’acte 3, sc. 4 d’Hamlet – bien comparable au chapitre III des Histoire Tragiques – où le protagoniste impute des crimes de trahison à sa mère[4]. Comme sa devancière chez Belleforest, la Gertrude de Shakespeare n’avoue pas sa culpabilité, mais elle prend vivement conscience de la douleur qu’elle inflige à son fils. En conséquence, elle jure de ne pas faire obstacle aux desseins de celui-ci. La singularité de Shakespeare dans le portrait de Gertrude repose sur la rédemption de la reine à la fin de la pièce. Dans un geste à la fois maternel et sacrificiel, elle boit le vin empoisonné destiné à Hamlet. Même si son intervention ne fait que retarder la mort de son fils de quelques moments, Gertrude se rachète par un acte de vertu. Son personnage évolue donc au point où le désespoir qui marque sa tragédie se transforme en délivrance. Shakespeare fait alors de Gertrude un personnage admirable qui parvient à transcender la corruption de son état. Dans le cadre du rapport entre l’invention et la traduction qui sous-tend notre enquête, c’est Belleforest qui invente le personnage de la reine, alors que Shakespeare fait traduire la complexité psychique de Gertrude dans son inteprétation de la reine-mère.

Pour situer sa chronique, Belleforest dans son Argument décrit le caractère malveillant de la nature humaine, citant des exemples de Rome (Romulus et Rémus, Domitien et Titus, Tarquin l’ancien), de la Bible (Asbolon et David), du Levant (Sultan Zelin et Bajazeth) : « les hommes achetent une telle misere et vie calamiteuse, pour la gloire caduque de ce monde, au prix de leurs amis, et font prodigue largesse de leur conscience, laquelle ne s’emeut pour meurtre, trahison, fraude, ou meschanceté qu’ils commettent »[5]. En ce qui concerne sa propre époque, Belleforest dans sa préface espère que la chronique d’Amleth servira d’exemple de vertu. Sans faire référence aux Guerres de Religion, Belleforest justifie son adaptation ainsi :

j’eusse deliberé dés le commencement […] de ne m’esloigner […] des histoires de nostres temps, y ayant assez de sujets pleins de succez tragiques… j’ay un peu esgaré mon cours de ce siècle, et sortant de France et pays voysins, suis allé visiter l’histoire Danoise afin qu’elle puissse servir et de exemple de vertu, et de contentement aux nostres[6].

La vertu illustrée par Belleforest est donc le triomphe d’Amleth sur son oncle qui accède au trône en assassinant son frère, le père d’Amleth. En ce qui concerne le seizième siècle en France, la morale chez Belleforest est claire : le pouvoir usurpé est donc rétabli, avec un monarque légitime dirigeant désormais son royaume.

Les grandes lignes de l’histoire sont les suivantes : Horvvendille, un prince au service du roi Rorique du Danemark, occit le roi Collere de Norvège. En récompense, Rorique donne à Horvvendille sa fille, Gerutha, en mariage. Amleth, donc, est le fruit de cette union. Jaloux de la réussite d’Horvvendille ainsi que de son « alliance et amitié royalle »[7], Fengon, son frère, tue Horvvendille dans le but de s’approprier la couronne et d’épouser Gerutha. Soulignant la vilenie absolue de Fengon, le narrateur de Belleforest suggère, « [qu’]il avoit incestueusement souillé la couche fraternelle, abusant la femme de celuy-ci avant que de mettre la main sanguinolente »[8]. L’implication est ici que Geruthe devient victime des manigances de son beau-frère, n’ayant pas moyen de lui résister. Cette perspective se présente régulièrement dans le débat sur Gertrude chez Shakespeare. Preuve encore de la perfidie de Fengon, celui-ci justifie le fratricide en déclarant qu’Horvvendille avait l’intention d’assassiner Gertrude. Une telle défense de la part de Claudius – nommé tout simplement « le Roi » de Danemark dans la traduction de François-Victor Hugo[9] – ne se trouve pas chez le dramaturge élisabéthain.

Pourtant, dans le récit de Belleforest comme dans la pièce de Shakespeare, des questions se posent sur les mobiles de Geruthe. Amleth lui-même croit sa mère complice du meurtre de son mari et le lecteur se donne du mal pour lui reprocher cette attitude. Les avis sont partagés en ce qui concerne la complicité de Geruthe. Ses détracteurs l’accusent « d’avoir causé ce meurtre pour jouir librement de son adultère »[10]. Toutefois, sa culpabilité n’est jamais prouvée et sa situation reste ambiguë. Geruthe semble à la fois victime et complice. Les parallèles avec Shakespeare sont donc clairs. Effectivement, en considérant la situation tragique de Geruthe, on est tenté d’appliquer le raisonnement de Racine par rapport à Phèdre dans la mesure où Geruthe « n’est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente »[11]. Le narrateur de Belleforest décrit Geruthe comme une femme égarée, sinon déchue :

Ceste Princesse, qui au commencement estoit honoree de chacun, pour ses rares vertus, et courtoises, et cherie de son espoux, dés aussi tot qu’elle preste l’oreille au tyran Fegnon, elle oublia, et le rant qu’elle tenoit entre les plus grans, et le devoir d’une espouse honnete[12].

Belleforest accuse Geruthe de s’être perdue et, par la suite, d’avoir abandonné son propre fils. Qu’elle ait activement participé à l’assassinat de son mari ou non, Belleforest croit Geruthe au moins à demi-coupable. C’est cette culpabilité qui rend Geruthe partiellement responsable de la folie que feint Amleth pour se protéger de Fengon.

Faisant encore allusion à l’histoire romaine, Belleforest souligne la comparaison avec Amleth et Brutus où ce dernier semble perdre la raison afin de cacher le coup qu’il monte pour déposer le tyran et pour restaurer l’ordre[13]. Belleforest tient que la folie d’Amleth s’interprète surtout comme une ruse pour venger le meurtre de son père. Quoique certains soient enclins à négliger la déraison d’Amleth, d’autres y voient une acuité d’esprit qui se révèle discrètement. En ce qui concerne la conduite d’Amleth, le narrateur observe que « Les fols… acomptoient cecy à peu de sens, mais les hommes accors...commencent à soupçonner ce qui estoit… cachée [à savoir] une grande finesse »[14]. Pour mettre la folie d’Amleth à l’épreuve et aussi pour dévoiler un complot possible, son oncle envoie une demoiselle séduire le prince. La jeune fille en question devient le précurseur d’Ophélia dans la tragédie de Shakespeare. À la différence du personnage inventé par le dramaturge anglais, la jeune fille de Belleforest n’a ni nom ni parole directe. Cependant, elle remplit la même fonction au départ en ce qu’elle représente un piège tendu au protagoniste, piège dans lequel il ne tombe pas.

Dans un premier temps, comme dans le cas de Geruthe, la demoiselle de Belleforest incarne un portrait de la femme tentatrice. Pourtant, la jeune fille finit par avertir le prince de la perfidie de Fengon en avouant à Amleth son amour pour lui: « le Prince, esmeut de la beauté de la fille, fut par elle asseuré encore de la trahison : car elle l’aymoit des son enfance, et eust bien marie de son desastre et fortune »[15]. Belleforest pose ainsi les fondations pour le personnage d’Ophélia de Shakespeare. Il s’agit d’un amour manqué – sinon tragique – où des amants apparemment destinés l’un à l’autre voient leur union empêchée par des circonstances fatales. Comme chez Shakespeare, le personnage qui va devenir Ophélia prévient Amleth de la trahison ourdie par son oncle. Dans les deux cas, il se produit une sorte d’auto-sacrifice de la part de la jeune fille dans la mesure où Ophélia révèle le complot tout en se révélant elle-même. L’amour reste non-consommé alors que la jeune fille se met au service d’Amleth. Toutefois, une différence saillante se présente entre les deux interprétations. Chez Belleforest, Amleth feint la démence mais la bienveillance de la jeune fille fait cesser sa mascarade. Dans le cas de Shakespeare, Hamlet ne fait preuve d’aucune douceur envers Ophélia. Cette dernière avoue son amour ainsi que son désir d’assister le prince ; pourtant Hamlet rejette toute tendresse de la part de la demoiselle en lui conseillant de se réfugier dans un couvent[16]. La réaction d’Hamlet renforce l’idée que sa névrose est véritable et que le protagoniste oscille régulièrement entre déséquilibre et raison.

Dans les deux textes, le prince finit par ne rien avouer à la jeune fille. En ce qui concerne la prochaine étape dans le complot contre Amleth, le travail de Shakespeare reflète celui de Belleforest en ce que le roi tend un nouveau piège en manigançant une conversation privée entre Amleth et sa mère. Le but du dialogue est de susciter un aveu de la part du prince. La question est de savoir si Geruthe/Gertrude participe à la cabale contre son fils. La réponse reste ambiguë chez les deux auteurs, mais dans un premier temps le lecteur est plus apte à croire à l’innocence de Geruthe qu’à celle de Gertrude. Amleth de Belleforest et sa mère se trouvent à huis clos dans la chambre de la reine au palais. Dans le but de décourvrir les intentions du prince, le roi envoie secrètement un conseiller pour écouter la conversation derrière une tapisserie. Soupçonnant des ruses, Amleth fait le fou avant de sortir son poignard pour tuer le conseiller.

Belleforest décrit la réaction de Geruthe ainsi : « la Royne se tourmentoit et plouroit voyant toute son esperance perdue estimant que les Dieux luy envoyassent ceste punition, pour s’estre incestueusement accouplee avec le tyran meurtrier de son espoux »[17]. Le portrait de la reine chez Belleforest contraste avec celui de Shakespeare en ce que la Geruthe de Belleforest fait preuve d’un repentir presque immédiat. Elle s’interroge sur la question de sa culpabilité jusqu’au point de « se tourment[er] ». Une auto-exégèse semblable ne se réalise pas aussi rapidement chez Shakespeare. Alors qu’elle ne s’implique pas complètement dans le coup contre son fils, la Geruthe de Belleforest se caractérise par une profondeur sentimentale et psychologique qui suscite plus de sympathie – sinon de pitié – chez le public que dans le cas de Shakespeare. Geruthe se croit une femme quasiment déchue qui n’est pas à la hauteur de la lignée illustre de sa famille. La Gertrude de Shakespeare ne se diffame pas de la même manière. Elle se présente comme plus distante et moins accessible que celle de Belleforest. Or, si le défaut tragique du personnage éponyme de Shakespeare repose sur son indécision, celui de sa mère réside dans son détachement. Néanmoins, si le lecteur s’aperçoit des remords de Geruthe, il n’est pas évident qu’Amleth fasse de même. Demeurant insensible aux larmes de sa mère, il lance une harangue violente contre elle[18]. Comme l’Hamlet de Shakespeare, le protagoniste de Belleforest se montre obsédé par la sexualité de sa mère. Dans les deux cas, l’obsession se caractérise par une cruauté distincte où le personnage principal fait comparer l’appétit de sa mère non seulement à celui des prostituées, mais à celui des bêtes. D’un côté, la fureur d’Amleth s’explique par les sentiments de trahison et d’abandon qu’il subit. D’un autre côté, une telle rage témoigne du refoulement sexuel que ressent Amleth au cours des deux ouvrages. Alors que dans la chronique de Belleforest Amleth finit par se marier, il est à noter qu’à ce moment-là du récit, il n’a pas connu l’amour, ayant repoussé les avances de la jeune fille envoyée par son oncle. Il en est de même pour l’Hamlet de Shakespeare, qui résiste à la douceur que lui montre Ophélia. La vie érotique de Geruthe/Gertrude se présente comme le contraire de celle son fils en ce qu’elle semble trouver son bonheur amoureux d’abord dans le lit du père d’Amleth et ensuite dans celui de son oncle. Aux yeux d’Amleth, la jouissance de sa mère se voit augmentée par une liaison incestueuse avec son beau-frère.

Notre but n’est pas d’élaborer les interprétations freudiennes concernant la conduite du personnage principal[19]. Pourtant, la répression sexuelle subie par Amleth chez Belleforest se reproduit dans la tragédie de Shakespeare. Les deux auteurs dressent donc un portrait angoissé du protagoniste qui suscite à la fois de la sympathie et de l’antipathie envers lui. Si la douleur existentielle et personnelle d’Amleth est compréhensible, l’hostilité envers sa mère devient problématique pour le lecteur. Ne faisant nul effort pour connaître la situation de la reine, le prince renonce à sa filiation avec Fengon en tant qu’oncle ainsi qu’avec Geruthe en tant que mère. La diatribe d’Amleth continue avec la dénonciation que même « [l]es bestes plus farouches »[20], ne laissent pas leurs enfants sans défense face aux agressions des prédateurs. Employant un langage plus dégradant que celui de Shakespeare, l’Amleth de Belleforest qualifie sa mère de femme perfide et meurtrière. De ce fait, Amleth impute à Geruthe une double trahison en ce qu’elle l’a dupé lui, le prince, en même temps que son père. La posture véhémente d’Amleth soulève la question de savoir si son courroux envers elle se justifie. Le lecteur se demande alors si le prince va trop loin dans ses accusations.

La Gertrude de Shakespeare se conduit de manière bien plus circonspecte que celle de Belleforest. Somme toute, la contribution de Belleforest concernant le portrait de Gertude se trouve dans la création même de son personnage. Il la dote d’une voix et d’un caractère qui suggèrent une épaisseur psychologique et personnelle avec laquelle le lecteur peut s’identifier. Pour se concentrer maintenant sur Shakespeare, l’on constate qu’à la différence de Belleforest où Amleth se trouve toujours seul avec sa mère sans le roi Fengon, Shakespeare présente des moments où le protagoniste se voit sur scène avec Gertrude et le roi Claudius. Dans de telles circonstances, surtout au début de la pièce, le lecteur a l’impression que Gertrude adopte une posture d’adversaire envers son fils. En réalité, la reine ne semble pas prendre pitié d’Hamlet quand elle aperçoit qu’il pleure toujours son père. Soit par culpabilité, soit par insensibilité, Gertrude et Claudius cherchent à minimiser la perte d’Hamlet, suscitant ainsi un sentiment de solitude et de vulnérabilité chez le prince que le lecteur ne perçoit pas toujours dans le travail de Belleforest. Pour mettre en relief un effet d’abandon, Shakespeare se sert du monologue pour révéler la pensée interne de son protagoniste. C’est par le soliloque qu’Hamlet dévoile la douleur et la rage dont il souffre :

Mariée avec mon oncle, le frère de mon père, mais pas plus semblable à mon père que moi à Hercule ! En un mois ! Avant même que le sel de ses larmes menteuses eût cessé d’irriter ses yeux rougis, elle s’est mariée ! Ô ardeur criminelle ! Courir avec une telle vivacité à des draps incestueux ! C’est une mauvaise action que ne peut mener à rien de bon. Mais tais-toi, mon cœur ! Car il faut que je retienne ma langue[21].

Ce sont ces monologues qui donnent de l’ampleur au personnage principal de Shakespeare et qui approfondissent son portrait psychologique. Comme son analogue chez Belleforest, l’Hamlet de Shakespeare qualifie sa mère de traîtresse et se montre tourmenté par sa sexualité. Pourtant, en affirmant l’intention de « ret[enir] sa langue », le héros élisabéthain suggère une approche qui insinue que sa fureur sera aussi équilibrée par une certaine subtilité. C’est le va-et-vient entre l’agressivité et le calcul qui distingue la relation mère-fils dans l’ouvrage de Shakepeare de celle de Belleforest. Chez ce dernier, le ton change rapidement de la rancune à la réconciliation. Chez Shakespeare, le rapprochement est à la fois moins clair et moins définitif. L’ambiguïté qu’éprouve Hamlet vis-à-vis de sa mère se voit compliquée par la présence du spectre qui, en apparence, représente son défunt père[22]. Celui-ci reconnaît l’infidelité de la reine, mais il exhorte son fils en même temps à modérer son agitation en laissant la punition à Dieu. Que le spectre symbolise l’esprit du roi décédé ou la psyché agitée d’Hamlet, le résultat est identique en ce que le protagoniste devra se conduire avec prudence en contemplant la culpabilité de sa mère.

Un exemple de ce calcul se manifeste dans la pièce méta-théatrale « Le Meurtre de Gonzague ». Pour mettre sa mère et son oncle à l’épreuve, Hamlet invite une troupe de comédiens pour représenter un drame qui semble reconstituer l’assassinat de son père. Le but de la représentation est de susciter une réaction de culpabilité chez Gertrude et Claudius. Nommée « Baptista » dans la traduction de François-Victor Hugo, la reine du méta-spectacle fait preuve de remords en contemplant les conséquences de son deuxième mariage. En l’occurrence, elle réfute les mots doux de son époux en disant : « Oh ! grâce du reste ! Un tel amour dans mon cœur serait trahison; Que je sois maudite dans un second mari, Nulle n’épouse le second sans tuer le premier[23]. Ses regrets s’intensifient quelques moments après lors de son exclamation : « Qu’en ce monde et dans l’autre une éternelle adversité me poursuive / Si, une fois veuve, je redeviens épouse »[24] ! La crainte que sa trahison mène à une condamnation aux enfers fait de Baptista une femme décidément plus contrite que Gertrude. Sur le plan psychologique, Baptista représente la réponse voulue par Hamlet. Elle est en effet la projection d’une mère vertueuse, image diamétralement opposée à ce que perçoit Hamlet à ce moment de la pièce. De ce fait, la vraie Gertrude remarque : « La dame fait trop de protestations, ce me semble »[25]. Une telle méta-représentation de la reine n’existe pas chez Belleforest. Pourtant, dans les deux textes, il se produit une sorte de révélation – sinon une évolution – de Gertrude qui rend son personnage plus abordable, voire plus humain. Chez Belleforest ainsi que chez Shakespeare, c’est le dialogue entre mère et fils qui éclaire le portrait de la reine à ce propos. On trouve donc une correspondence nette entre le troisième chapitre du cinquième tome des Histoires tragiques et l’acte 3, sc. 4 de la tragédie élisabéthaine. La scène sert une double fonction en représentant : 1° le meurtre du conseiller derrière la tapisserie, et 2° la confrontation directe entre mère et fils. Polonius, caché par une tenture durant la conversation entre la reine et Hamlet, pousse Gertude à réprimander son fils pour sa conduite irrespectueuse envers Claudius. Le personnage de Polonius – nommé tout simplement « Conseiller » dans le récit de Belleforest – se voit accorder un rôle bien plus élevé chez Shakespeare, faisant partie du complot contre le personnage éponyme. Comme l’Amleth de Belleforest, celui de Shakespeare est marqué par une paranoïa considérable. Chez le lecteur, l’effet est celui d’une certaine appréhension envers le personnage principal. En ce qui concerne Gertude, même si elle est en partie responsable de la mort de son mari, la terreur suscitée par Hamlet la rend plus sympathique aux yeux du public. Sachant que son fils est capable de mettre quelqu’un à mort, elle craint pour sa propre vie. Chez Belleforest comme chez Shakespeare, la mort de Polonius représente le meurtre du couple royal par procuration.

Accusant sa mère d’hypocrisie et de perversion, Hamlet énumère les crimes perpétrés par la reine. Celle-ci réagit avec incompréhension, criant : « Qu’ai-je fait, pour que ta langue me flagelle de ce bruit si rude ? » [26]. La situation de Gertrude s’avère donc ambiguë. Reste-t-elle vraiment ignorante face aux récriminations de son fils ? Ou feint-elle son innocence ? La réponse n’est pas définitive. C’est donc également l’ambiguïté qui fait d’elle un personnage tragique. En ce qui concerne le déroulement et la résolution de sa tragédie, son personnage évolue au cours de la vengeance que poursuit son fils. La transformation de Gertrude commence par son introspection. La diatribe emportée d’Hamlet la force, à contre-cœur, à s’interroger : « Oh ! ne parle plus, Hamlet. Tu tournes mes regards au fond de mon âme ; et j’y vois des taches si noires et si tenaces que rien ne peut les effacer[27]. Excédée par les tourments de son fils, Gertrude s’exclame que le prince est sous l’emprise de la folie. C’est à ce moment-là que le spectre revient pour calmer encore l’esprit d’Hamlet « [s’interposant] dans cette lutte entre elle et son âme »[28]. Le spectre, demeurant invisible à la reine, incarne la conscience d’Hamlet. Dans ces scènes parallèles de confrontation entre mère et fils, le ton du dialogue passe de l’hostilité à l’intimité. La mère adversaire devient – dans une certaine mesure – mère complice. Chez les deux auteurs, ces scènes marquent le dernier moment où Hamlet et Gertrude restent seuls. Les deux Hamlet partiront ensuite en Angleterre pour comploter leur vengeance après avoir échappé à des tentatives d’assassinat. L’Hamlet de Shakespeare semble comprendre le danger ainsi que la profondeur du moment en souhaitant à sa mère une « bonne nuit »[29], un vœu lourd de sens qui évoque une réunion aussi bien qu’un adieu. Shakespeare se sert aussi de la tragédie d’Ophélia pour humaniser Gertrude. Apprenant qu’Ophélia vient de perdre l’esprit suite à la mort de son père Polonius, Gertrude semble confesser sa propre culpabilité en parlant de son « âme malade »[30]. Aux obsèques d’Ophélia (acte 5, sc. 1) après son suicide, la reine pleure le fait que la jeune fille ne sera pas l’épouse d’Hamlet. Par cet émoi profond et sincère, la mère d’Hamlet devient de plus en plus distinctive, faisant d’elle un personnage manifestement sympathique vers la fin de l’ouvrage.

Pour conclure, c’est cette évolution qui prépare la rédemption de Gertrude dans la dernière scène (acte 5, sc. 2). Au cours du duel entre Hamlet et Laertes – fils de Polonius et frère d’Ophélia – à la fin de la pièce, Gertrude donne un mouchoir à son fils pour qu’il s’essuie après avoir été touché par la rapière (empoisonnée) de Laertes. En même temps, elle lève son gobelet en l’honneur d’Hamlet, en dépit de l’avertissement de Claudius. Le verre, bien entendu, est empoisonné aussi. Que la reine le sache ou non, il est probable qu’elle soit au courant du complot tramé par Laertes et Claudius pour achever son fils. Sa consommation du vin s’interprète comme une révolte contre son mari. Elle peut aussi représenter une tentative d’empêcher Hamlet de prendre une boisson destinée à le tuer. Dans ce cas-là, l’intervention de Gertrude devient à la fois suicide et sacrifice pour sauver Hamlet. Son geste final est un effort pour essuyer le front de son fils avant de mourir, action qui suggère une sorte de pietà qui rachète le personnage de Gertrude. Criant « Ô mon Hamlet cheri ! »[31] avec son dernier soupir, la reine assure son rôle en tant que mère. Face à la mort, elle prend le parti de son fils contre le roi. Du fait, elle reconnaît Hamlet comme successeur légitime de son père. Comme son fils, Gertrude ne meurt pas innocente. Pourtant, comme chez lui, l’indécision qui marque sa disposition se transforme en une affirmation de soi. Belleforest a préparé ainsi cette progression, léguant à Shakespeare un héritage qui enrichit la contribution que fait Gertrude à la tragédie historique de la Renaissance.



*Russell Ganim est professeur de français et Vice-Recteur et Doyen de Programmes Internationaux à l’Université de l’Iowa. Ses recherches se concentrent sur la poésie religieuse du seizième et du dix-septième siècles, ainsi que sur le rapport entre le texte et l’image durant la première modernité. Son travail actuel porte sur la représentation de l’époque pré-révolutionnaire en France dans les dessins animés japonais. russell-ganim@uiowa.edu


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Stabler, Arthur, “Melancholy Ambition, and Revenge in Belleforest’s Hamlet”, PMLA, 1966, vol. 81, n° 3, p. 207-213


Notes de bas de page

  1. Voir deux articles d’A. Stabler, “King Hamlet’s Ghost in Belleforest”, PMLA, 1962, vol. 77, no 1, p. 18-20, et “Melancholy, Ambition, and Revenge in Belleforest’s Hamlet”, PMLA, 1966, vol. 81, no 3, p. 207-213. À noter dès le départ la familiarité de Shakespeare avec la traduction de Saxo par Belleforest. À ce sujet, consulter J. Maxwell, “Versions of Saxo: A New Source for Hamlet ?”, Renaissance Quarterly, 2004, vol. 57, no 2, p. 518-560, surtout p. 545.
  2. Pour le texte de Saxo, nous nous appuyons sur l’ouvrage d’I.Gollancz, The Sources of Hamlet, Londres, Oxford University Press, 1926, p. 93-162.
  3. Nom que donne Belleforest à la reine.
  4. Pour le texte de Shakespeare, voir The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark, éds. B. A. Mowat et P. Werstine, Folger Shakespeare Library, New York, Simon & Shuster, 2012. Pour Belleforest, consulter Le Cinquiesme Tome des Histoires tragiques, éd. H.-Th. Campagne, Genève, Droz, 2013, p. 253-323.
  5. HT, V, p. 253-255.
  6. Ibid., p. 257-258.
  7. Ibid., p. 261.
  8. Ibid., p. 262.
  9. Voir le Dramatis Personae, URL : https://www.oeuvresouvertes.net/IMG/pdf/SHAKESPEARE_HAMLET.pdf, p. 3, consulté le 05.01.2019.
  10. HT, V, p. 264.
  11. J. Racine, Phèdre, éd. J. Salles, Paris, Bordas, 1985. Plus précisément, nous faisons référence à la Préface, p. 32.
  12. HT, V, p. 264.
  13. Ibid., p. 266.
  14. Ibid., p. 267.
  15. Ibid., p. 269.
  16. Hamlet, acte 3, sc. 1, p. 131-133.
  17. HT, V, p. 264.
  18. Ibid., V, p. 272-276.
  19. Pour se renseigner davantage à ce propos, consulter les études suivantes : A. Erlich, Hamlet’s Absent Father, Princeton NJ, Princeton University Press, 1977; M. De Grazia, When Did Hamlet Become Modern ?”, Textual Practice, 2003, vol. 17, no 3, p. 485-503 ; et C. Goldberg, The Shame of Hamlet and Oedipus , The Psychoanalytic Review, 1989, vol. 76, no 4, p. 581-603.
  20. HT, V, p. 271.
  21. Acte 1, sc. 2, URL : https://www.oeuvresouvertes.net/IMG/pdf/SHAKESPEARE_HAMLET.pdf, p. 15, consulté le 05.01.2019.
  22. La première rencontre entre le spectre et Hamlet a lieu à l’acte 1, sc. 4, p. 51-55.
  23. Acte 3, sc. 2, URL : https://www.oeuvresouvertes.net/IMG/pdf/SHAKESPEARE_HAMLET.pdf, p. 76, consulté le 05.01.2019.
  24. Ibid., p. 77-78.
  25. Ibid., p. 78.
  26. Ibid., p. 91.
  27. Ibid., p. 92.
  28. Ibid., p. 93.
  29. Ibid., p. 96.
  30. Ibid., p. 105.
  31. Ibid., p. 147.
COPE

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Received: 12.02.2024. Accepted: 23.02.2024.