ACTA UNIVERSITATIS LODZIENSIS
Folia Litteraria Romanica 19(1), 2024
https://doi.org/10.18778/1505-9065.19.01

Witold Konstanty Pietrzak

Avant-propos

Il y a plus d’un siècle, René Sturel, mort prématurément dans les premières semaines de la Grande Guerre[1], livrait au public d’érudits une importante étude sur la réception des Novelle de Bandello au seuil des guerres civiles en France. Il se trouvait là, à côté des recherches comparatives consacrées aux Histoires tragiques de Pierre Boaistuau, une contribution concernant François de Belleforest et ses « traductions » des récits bandelliens.

Alea iacta est, pourrait-on dire. Si les années d’après la Seconde Guerre s’intéressent aux recherches bibliographiques dédiées aux premiers traduttori bandelliani[2], un autre groupe de publications datant de cette époque-là touchent des études thématiques[3], pionnières à mes yeux et trop souvent oubliées.

La découverte par les Italiens de leurs propres histoires tragiques (entre autres François de Rosset et Jean-Pierre Camus) donna un nouveau mobile aux recherches sur les genres, particulièrement inspirées du structuralisme[4].

Quand, en 1989, Michel Simonin soumettait au jugement du jury sa thèse d’État sur les Histoires tragiques[5], rares étaient les chercheurs familiers de la production de François de Belleforest. Ayant établi une copieuse bibliographie des œuvres du Commingeois, il a définitivement ouvert la porte à des études variées sur tous les genres pratiqués par l’auteur pendant sa vie laborieuse.

Enfin, il est opportun d’évoquer Jean-Claude Arnould, – que j’ai parfois modestement secondé, – dont les articles et les colloques qu’il a organisés ont largement contribué à la connaissance des Histoires tragiques[6].

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Dans son étude de synthèse, examinant les pièces liminaires de toutes les œuvres traduites par François de Belleforest, Jean-Claude Arnould s’interroge sur l’importance de l’invention dans ses activités scripturales d’humaniste. Le Commingeois a-t-il profité de son travail sur les textes des autres pour créer une œuvre originale à part entière ? Il est toujours délicat de sonder les ambitions d’un écrivain, fût-il disert sur sa personne, mais le rapide examen des ouvrages qu’il a publiés permet de donner une réponse négative. Cela ne veut pas dire que Belleforest se soit astreint au principe de la fidélité à la source. Que fait vraiment Belleforest lorsqu’il « translate » ? Conçoit-il une éthique de la « mise en françois » ? Traduction et adaptation sont questionnées par l’histoire des textes depuis fort longtemps, mais l’ampleur de l’œuvre traduite de Belleforest, l’hétérogénéité de sa pratique et la curieuse absence chez lui de toute théorie réflexive sur la chose, justifie qu’on lui consacre un travail monographique. Aucune évolution linéaire ne semble aujourd’hui émerger du corpus mais c’est précisément l’abondance des textes qui permettra d’y trouver, s’il y a lieu, une cohérence théorique et de bâtir, comme nous y invite Jean-Claude Arnould, une histoire des traductions belleforestiennes. À cette fin, l’auteur nous propose ici une double typologie, la première destinée à circonstancier les motifs et desseins du Commingeois lorsqu’il entreprend de traduire, la seconde à répertorier et hiérarchiser ses interventions pour clarifier son rapport à la fidélité du texte et suivre le fil de son propre geste auctorial.

Tristan Vigliano nous invite à sonder le regard que porte François de Belleforest sur l’Orient en relevant l’âpre défi de se concentrer sur les aspects proprement religieux de son discours sur l’islam. Conscient de la difficulté de discriminer dans les propos d’un homme de la Renaissance, ce qui participe du religieux, du culturel ou de l’ethnique, l’auteur opère ce resserrement dans l’objectif de mieux saisir la cohérence autant que les ambiguïtés de ses stratégies discursives. Si dans le travail historique de Belleforest, les commentaires sur le mahométisme relèvent bien pour l’essentiel d’une rhétorique pro domo antiprotestante fondée sur l’équivalence, l’auteur y décèle néanmoins un sincère intérêt intellectuel et esthétique pour certains caractères orientaux, plus marqué que celui de son concurrent André Thevet, mais prudemment contenu. L’analyse des Histoires tragiques expose une curiosité peut-être plus manifeste du Commingeois pour l’islam au risque de l’incongruité. Des exemples de musulmans vertueux y sont présentés avec une éloquence et une dialectique qui permet même à Tristan Vigliano de qualifier la curiosité pour l’islam de François de Belleforest de véritablement morale, conséquence pour partie selon lui de l’inventivité et de l’émulation qu’impose le genre fictionnel.

La dénonciation du protestantisme prit des formes bien diverses au XVIe siècle et c’est l’une des plus étonnantes que nous invite à analyser Étienne Bourdon. L’auteur s’intéresse à une gravure à succès, apparue dans la Cosmographia Universalis de Sebastien Münster en 1550, dépeignant un monstre singulier né à Cracovie. François de Belleforest reprend à son tour cet étrange apparition en 1575 dans sa propre Cosmographie alors même qu’il raille et congédie le reste de la tératologie mé­diévale gravée présente chez son devancier allemand. C’est que, nous dit Étienne Bourdon, ce monstre correspond plus à l’expression d’une théologie naturelle qu’à l’illustration de la vitalité de la création aux confins du monde. Si cette eschatologie du signe et du présage est bien initialement celle de l’antipapisme, l’enquête que livre ici l’auteur sur le sens belleforestien de ce monstre en révèle une réappropriation confessionnelle mais surtout politique. Inquiet de la tolérance à l’égard des réformés concédée par Henri III en échange de la couronne des Deux Nations, François de Belleforest apparaît bien au travers de l’usage cryptique du monstre cracovien, en première ligne du combat contre la Réforme.

La mise en ordre de la Création au moyen d’une cosmographie peine à se faire sans que les questions religieuses n’y trouvent leurs plus doctrinales affirmations. L’étude qu’Alicia Viaud et Thibault Catel consacrent au second tome de la Cosmographie universelle de François de Belleforest, nous invite à reconnaître l’expression de son ardent engagement catholique au travers des hétérodoxies qu’il y décline. Les territoires extra-européens décrits dans ce second tome se donnent en effet comme les espaces privilégiés de la diffusion d’hérésies dont le mahométan, en particulier le Turc, est la figure par excellence. Visitant les contrées idolâtres « cosmographiées » par Belleforest, les auteurs examinent les rapports que son texte entretient avec la Cosmographia du réformé Sebastian Münster. L’ambitieuse entreprise de compilation des savoirs géographiques et historiques prend, sous la plume du Commingeois, un tour religieux et politique d’une ampleur que son modèle bâlois ignore. Au-delà de l’ombre que porte l’extension domestique de l’hérésie protestante sur le texte, l’exploration de l’ « anticosmographia » de Belleforest conduit Alicia Viaud et Thibault Catel à dégager de l’accablant tableau qu’il brosse des mœurs hérétiques étrangères, une méthodique exhortation à l’action politique et militaire.

François de Belleforest fut bien un homme de son temps, engagé jusqu’au bout de la plume dans le combat contre les protestants, et il n’est pas une arme qu’il n’ait brandie au service de la Contre-Réforme. C’est peut-être la plus acérée et la plus redoutable d’entre elles qu’examine Marianne Closson : la diabolisation de l’adversaire. L’auteure nous livre en effet une étude sur le discours démonologique du Commingeois dans le troisième tome des Histoires Prodigieuses. S’il apparaît d’abord comme le simple continuateur de Boaistuau et Tesserant, emporté à son tour par le regain d’intérêt européen pour la science des spectres et démons, Belleforest s’avère en réalité étranger à la philosophie naturelle cultivée par ses prédécesseurs. L’orthodoxie de la démonologie de Belleforest, mise en évidence par Marianne Closson, relève d’une conception surnaturelle du présage dans le temps eschatologique des guerres de Religion. L’auteure examine enfin le caractère « prodigieux » de l’une des histoires tragiques de Belleforest et, par ce rapprochement des genres, met en relief l’influence de l’entreprise de reconquête de la Contre-Réforme, dont Belleforest est un fer de lance, sur la vigueur de la démonologie dans les décennies qui suivirent.

Aussi édifiant soit-il, sans doute pour n’en être que plus éloquent, nous savons ce que le genre de l’histoire tragique initié par Boaistuau peut charrier de sombre, de violent, de cruel et de sordide. La dénonciation de la corruption des mœurs poursuivie par François de Belleforest dans ses histoires, qui ne peut être qu’universelle, le pousse à sonder les tréfonds de l’âme humaine à diverses époques aux quatre coins de l’Europe et jusque dans les exotiques contrées mauresques, mais la supposée constance des faiblesses de la nature humaine et la foisonnante illustration des horreurs qui en résultent, conduisent parfois à oublier que le caractère condamnable des crimes répond au XVIe siècle à des valeurs institutionnelles hiérarchisées dans lesquelles s’insinue toutefois le cours ordinaire de la condition sociale. L’étude de Nathalie Grande, consacrée au motif du viol dans les Histoires tragiques de Belleforest, contribue de ce point de vue non seulement à relever le caractère exceptionnel de son œuvre en matière de « criminologie », mais aussi à nourrir les réflexions sur ses chastes vœux politiques. En effet, rare dans les Novelle de Bandello, absent des Histoires de Boaistuau, et même anecdotique chez François de Rosset, le motif du viol, fréquent chez Belleforest, lui permet d’instruire son lecteur des dangers que les transgressions sociales font peser sur l’équilibre de la Cité, tout en défendant un ordre moral chrétien fondé en l’occurrence sur la virginité, le mariage, l’amour et la chasteté – injonctions belleforestiennes que Michel Simonin avait si bien décrites naguère dans l’un des chapitres de sa thèse.

La contribution de Bruno Méniel s’inscrit dans la vaste étude littéraire et historique qu’il préparait, au temps de nos rencontres, sur la colère à la Renaissance et qu’il a publiée depuis sous le titre Anatomie de la colère. Une passion à la Renaissance (Paris, Classiques Garnier, 2020). Dans le cas de François de Belleforest, l’auteur s’est naturellement intéressé aux Histoires tragiques dans lesquelles l’irascibilité humaine se manifeste dans toute l’étendue de ses nuances, de l’emportement dédaigneux à la fureur meurtrière. L’analyse de Bruno Méniel consiste à décomposer l’expression de ces colères selon l’entité qui en est animée, selon le motif ou encore le rang social, et à en déterminer les modalités politiques et religieuses. Surgit dès lors dans les leçons de Belleforest une tension entre la colère pathologique et corruptrice, conforme aux traditions médicale et philosophique antiques, et la colère acceptable, voire souhaitable, et même ennoblie par les devoirs qu’imposent la justice et l’honneur. L’auteur propose de lire dans les récits du Commingeois un usage proprement augustinien de cette passion et d’y voir le véritable moteur tragique de ses histoires, plus que les abus et les vices, tels que la concupiscence ou la vanité, qui n’en seraient alors que l’étincelle narrative.

Poursuivant les réflexions d’Hervé-Thomas Campangne développées dans l’introduction de son édition critique du Cinquiesme Tome des Histoires tragiques de François de Belleforest, Vincent Combe s’applique à caractériser la complexe stratégie narrative à l’œuvre dans les douze histoires que comporte le volume et à cerner les tensions qu’occasionne l’entrelacement des divers modes et genres littéraires mobilisés. La polygraphie de Belleforest se manifeste en effet au sein même de chacun de ses ouvrages et la masse textuelle que représente le Cinquiesme Tome donne un éloquent exemple des broderies discursives qu’il affectionne jusques aux fioritures. L’analyse que fait l’auteur des fréquents recours au discours direct, à la harangue, aux formes tragiques, poétiques, épistolaires, ou même au nouveau genre du fait divers sanglant, considérés comme autant de figures et d’effets mis au service de la grande Histoire telle que la conçoit Belleforest, c’est-à-dire universelle et dans son cours le plus actuel, conduit à mieux définir les interférences susceptibles d’affaiblir l’édifiant discours moral et politique de Belleforest.

Dans la vaste enquête sur les liens entre l’Amleth de François de Belleforest et l’Hamlet de William Shakespeare, Russell Ganim a choisi de contribuer par une étude du personnage de la mère du prince. De la Geruthe du Cinquiesme Tome des Histoires tragiques, tirée de la Gerutha de Saxo Grammaticus, à la Gertrude shakespearienne, il y a bien un fil qu’il convenait d’examiner de plus près. En partant d’une comparaison détaillée de l’évolution du personnage et de ses rapports avec les autres protagonistes au sein de leurs œuvres respectives, l’auteur souligne les transformations qui se sont opérées à quelques décennies d’écart entre le polygraphe français et le dramaturge élisabéthain. Celles-ci ne sont pas tant narratives que psychologiques. En effet, par un cheminement rédempteur, Shakespeare a donné à sa Gertrude une ampleur tragique, théâtrale, sans équivalent chez Belleforest, mais qui n’a été permise, selon Russell Ganim, que par la construction préparatoire des conflits intérieurs de sa Geruthe.

En dépit de l’abondance de son œuvre et du succès qu’il connut de son vivant, on ne peut nier que François de Belleforest n’eût pas la postérité qu’il espéra sûrement. Il est de coutume de dire que les Grandes Annales de François de Belleforest furent son œuvre la moins oubliée mais ce sont ses Histoires tragiques qui lui valurent la notoriété dans le sillage de Boaistuau. Il s’avère donc tout à fait instructif de se pencher avec Hervé-Thomas Campangne sur la reprise qu’en fait Aimé-Ambroise-Joseph Feutry dans son Choix d’histoires (1753) près de deux siècles plus tard. En confrontant le style ample et la manière humaniste de Belleforest à la concision chirurgicale de Feutry, l’auteur nous propose une anatomie des métamorphoses que semblaient devoir subir les Histoires tragiques pour répondre au goût du nouveau lectorat. À travers l’œil et la plume de Feutry, qui rendent ces récits méconnaissables, l’étude d’Hervé-Thomas Campangne permet encore d’interroger la difficile réception de l’œuvre de Belleforest dans les siècles qui l’ont suivie.

La contribution offerte par Inès Ben Zayed nous propose de revenir sur les ressorts de l’inuentio de François de Belleforest au sein de l’entreprise éditoriale commencée par Pierre Boaistuau. Dans le projet qui court de la volonté de traduire les Novelle de Matteo Bandello aux sept tomes des Histoires tragiques, le poids du Commingeois ne tient pas tant, pour l’auteur, à ses adaptations et à la création de nouvelles histoires qu’à leur ancrage dans l’actualité et aux moyens discursifs qu’il se donne pour en garantir l’authenticité. Outil rhétorique au service de la promotion d’un ordre moral, la relation de fait horrifiants avérés, inscrit dans l’Histoire commune, répond aussi, comme nous le rappelle Inès Ben Zayed, à des choix esthétiques commandés par le désir de succès de l’auteur. Les ambitions du Commingeois l’ont conduit à proposer, au terme d’une prolifique œuvre littéraire, des récits toujours plus variés, plus théâtraux, au plus près de la condition du lecteur français du XVIe siècle, plus effroyables aussi peut-être, sans qu’il soit permis de dire toutefois s’ils satisfaisaient là le besoin du lectorat d’être édifié ou sa coupable curiosité – écueil qu’un Jean-Pierre Camus contournera avec plus de réussite quelques décennies plus tard au moyen d’un style plus austère.

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Notre ouvrage est issu d’un colloque international organisé en 2019 par l’Université de Łódź, en collaboration avec l’Université de Rouen. Que soient ici chaleureusement remerciés Jean-Claude Arnould et son Alma Mater. François de Belleforest, à juste titre, est considéré comme un véritable polygraphe. L’ampleur de son œuvre est si imposante que nous pouvons tenir les actes de ce colloque lodzéen pour ceux du premier colloque Belleforest, et espérer que l’enthousiasme ne manquera pas aux chercheurs qui voudraient organiser le colloque Belleforest II.


Notes de bas de page

  1. R. Sturel, Bandello en France au XVIe siècle, Bordeaux, Feret et fils éditeurs, 1918, notice sur René Sturel par Henri Hauvette, Genève, Slatkine Reprints, 1970, p. 1-4. Pour les besoins de cette présentation et par souci de brièveté, nous la limiterons au genre de l’histoire tragique et à un choix d’études les plus importantes.
  2. A. P. Stabler, The « Histoires Tragiques » of François de Belleforest, a general critique, with special attention to the non-Bandello group, Thèse, Université de Virginie, dactyl, 1958.
  3. A.-M. Schmidt, « Histoires tragiques », Nouvelle Revue Française, 1961, no 99, p. 486-498 ; réimprimé dans Études sur le XVIe siècle, Paris, Albin Michel, 1967, p. 247-259 ; U. Beidatsch, François de Belleforest : « Histoires tragiques ». Eine Untersuchung der Geschichten ‘de l’inventionde l’auteur’, Inaugural-Dissertation zur Erlangung der Doktorwürde der Philosophischen Fakultät der Philopps-Universitât Marburg/Lahn, Marburg/Lahn, 1973.
  4. A. de Vaucher Gravili, Loi et transgression. Les histoires tragiques au XVIIe siècle, Milella, Lecce, 1982 ; S. Poli, Histoire(s) tragique(s). Anthologie / Typologie d’un genre littéraire, Fasano-Paris, Schena-Nizet, 1991.
  5. M. Simonin, François de Belleforest et l’« histoire tragique » en France au XVIe siècle, Thèse d’État, Paris XII-Créteil, 1985, t. I-III.
  6. J.-Cl. Arnould, entre autres : « Les visages de la douleur dans les récits tragiques du XVIe siècle », La Peinture des passions de la Renaissance à l’âge classique, textes réunis par B. Yon, Publications de l’Université de Saint-Étienne, Saint-Étienne, 1995, p. 49-59 ; J.-Cl. Arnould, « L’impasse morale des histoires tragiques au XVIe siècle », Réforme Humanisme Renaissance, 2003, no 57, p. 93-109.

COPE

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