ACTA UNIVERSITATIS LODZIENSIS
Folia Litteraria Romanica 21, 2026

DOI: https://doi.org/10.18778/1505-9065.21.20

Dessiner pour voir

Caroline Boileau*

logo ORCID https://orcid.org/0009-0001-7577-8621
Cégep du Vieux Montréal
cboileau@cvm.qc.ca

Réflexions sur la pratique du dessin, accompagnée de dix dessins.

MOTS-CLÉS – Arts visuels, dessin, aquarelle, corps, féminisme.

Drawing is Seeing

Thoughts on a drawing practice, accompanied by ten drawings.

KEYWORDS – Visual arts, drawing, watercolour, body, feminism.

À la base du dessin, il y a cette qualité du regard. Le mien est fragile, impossible de m’y fier complètement. À défaut de voir correctement, j’invente ce qui me manque, je comble les trous et les flous. Très tôt, j’ai tourné mon regard vers l’intérieur du corps, le mien, puis ceux de personnes rencontrées au fil des résidences d’artistes, des projets d’exposition et de la vie qui passe. Par la pratique du dessin, j’essaie de traduire des sensations physiques, souvent invisibles et indicibles. Je superpose ces sensations à d’autres représentations du corps, historiques, politiques, poétiques et somatiques. Des fragments d’insectes, d’animaux et de végétaux sont aussi attrapés au passage. Pourquoi m’arrêter aux limites de mon propre corps lorsque je peux m’en rêver d’autres, mieux adaptés que le mien ?

Les dessins sont réalisés principalement à l’aquarelle et l’eau colorée ne fait jamais exactement ce que je veux. Il me faut travailler avec ce qui est là : relier la tache brute et la ligne fine ; naviguer entre l’intention et l’accident ; construire les dessins par la superposition lente de couches de traits et de lavis. Des êtres hybrides peuplent les dessins où l’on perçoit souvent la vie sous la peau. Ces êtres conservent une grande part d’ombre. Je prends un malin plaisir à utiliser des couleurs pâles – souvent les eaux sales où trempent mes pinceaux – et des couleurs qui renvoient au féminin, au corps et à ses fluides : sucs, glaires, pisse et sang. Leur douceur est trompeuse. Ils sont doux et colériques. J’attire et je repousse, je repousse et j’attire dans un même geste. Les corps flottent sur la page blanche en écho aux illustrations médicales qui me fascinent depuis l’enfance. Le corps devient son propre contexte, un univers en soi : un ensemble de systèmes complexes qui proposent des allers-retours entre l’intérieur et l’extérieur du corps, entre états physiques et psychologiques, entre le tout imaginé et le tout montré. Plutôt papillon que fourmi, j’ai besoin d’une certaine distance et de survoler de larges territoires pour arriver à créer des liens, des ponts, des formes hybrides entre toutes ces choses qui retiennent mon attention. Lorsque je tombe sur un lieu que j’aime, j’essaie de me trouver une raison d’y passer le plus de temps possible. En ce sens, les résidences d’artistes sont devenues une pratique à part entière et me permettent de travailler hors de mon atelier, loin de mes repères habituels, pour provoquer des rencontres avec des gens et des choses, des communautés et des lieux.

Par le dessin, je cherche cette qualité du temps et du regard. Par le collage, je provoque la rencontre, je lie des temporalités, des lieux et des façons de faire à la fois similaires et disparates. Les dessins qui suivent sont inspirés d’illustrations médicales anciennes, d’objets et d’artéfacts, d’insectes observés sur mon chemin, de grenouilles trouvées au fond de musées d’histoire naturelle, entre autres. Je dessine toutes ces choses rencontrées qui m’enchantent et me troublent. Je dessine aussi des images qui provoquent mon indignation et ma colère, des images que j’essaie de transformer sans les adoucir. Je déconstruis et reconstruis, je mélange les paroles de femmes rencontrées aujourd’hui aux images d’un autre temps inventées par des hommes. Décomposés et recomposés, les corps deviennent paysages, le mien, le vôtre, le nôtre. J’ai cette envie de me lover dans une histoire plus ample et plus longue que la mienne.

*

Silhouette humaine allongée sur le ventre, des branches rouges émergent de son dos. Elle tient un objet noir orné d’un squelette blanc. Composition artistique et symbolique, aux couleurs contrastées et à l’atmosphère énigmatique.
Forme organique aérienne rappelant à la fois des racines et des organes internes, surmontée d’un phénix entouré de volutes de fumée. Aquarelle aux tonalités de rouge, violet et noir, rehaussée de mine de plomb.
Femme aux seins nus et à l’air songeur, à moitié sortie d’un trou, un bras tendu vers colonne de fumée dense. Des ovales noirs percent des trous dans l’espace blanc de la composition. Aquarelle aux tonalités de roses et de gris.
Grenouille aux jambes humaines et à l’air baveux, debout dans l’espace blanc de la composition. Un ovale noir autour de sa taille évoque une jupe d’où émane des branches et brindilles, son jardin. Aquarelle aux tonalités d’orange et de violet.
Femme habillée d’un tissu violet transparent, une main levée gantée de noir, un sein découvert d’où gicle un lait rose s’écoulant dans un trou. Deux personnages informes et verdâtres regardent la scène. Aquarelle aux tonalités de rose et de violet.
Forme humaine noire et velue, molle et suspendue au haut de la composition. Le personnage porte un utérus anatomisé comme un vêtement qui lui donne l’apparence d’un ange ailé. Aquarelle aux contrastes forts entre tonalités de noir, d’ocre et de rose.
Deux personnages transparents, à quatre pattes, fouillent le sol avec leurs mains et leurs langues. L’un des personnages est ailé, l’autre arbore des antennes de papillon de nuit. Aquarelle aux tonalités de beige, accents de rouge et de noir.
Femme accroupie au visage fatigué, ses cheveux tirés vers le haut se transformant en branches. Un utérus ancien se superpose à son corps rose. Aquarelle aux tonalités de rose et de gris, dégradé d’éclaboussures sombres vers le haut de la composition.
Miroir circulaire en métal, flottant dans l’espace de la page, reflétant un paysage invisible. À côté, d’une cavité émane une énergie fluide et vibrante, du vent ou de la fumée. Aquarelle et mine de plomb aux tonalités de gris, de noir et de rose.
Silhouette de sphinge, mi-humaine mi-animale, mouchetée de rouge, allongée sur le ventre. Elle hume une fleur dont la tige recourbée sort de ses fesses et sur laquelle est accrochée une sauterelle. Aquarelle aux tonalités de rose, de gris et de vert.

Notes sur les dessins

Les dessins qui précèdent ont été réalisés lors de quatre projets de résidences entre 2018 et 2021, au Québec, en Europe et en Scandinavie :

Entre deux eaux – Mellan två vatten. Un voyage de recherche de la Fondation Brucebo qui m’a permis de visiter la collection de cires anatomiques du musée La Specola à Florence en Italie ; le mémorial Steilneset en Norvège commémorant le Procès des sorcières de Vardø au XVIIe siècle ; différents musées de Stockholm puis la maison mère de la Fondation Brucebo sur l’île de Gotland en Suède (avril 2018).
Corps qui hantent d’autres corps. Le programme d’artiste en résidence Michelle Larose – William Osler de la Bibliothèque d’histoire de la médecine Osler de l’université McGill durant lequel j’ai exploré différents ouvrages médicaux d’Europe et d’Asie datant du XVe au XIXe siècle en m’intéressant tout particulièrement aux représentations du corps de la femme (2018-2019).
Hors d’elle. Une résidence d’artiste au RAVI (Résidence Atelier Vivegnis International) à Liège en Belgique où j’ai exploré différentes façons de faire passer le dessin de la 2D à la 3D par le livre d’artiste, la performance et la sculpture (2019).
Ces langues que parlent les femmes. Un projet de résidence de longue durée avec la Chaire McConnell-Université de Montréal en recherche-création sur la réappropriation de la maternité en collaboration avec le Centre d’exposition de l’Université de Montréal (CEUM). Ce projet de recherche rassemble des expériences contemporaines, multiples et diversifiées de la maternité et du désir de maternité en abordant aussi les violences obstétricales (2020-2024).

*

Titres des dessins dans l’ordre d’apparition

Une sphinge l’automne, de la série Hors d’elle, 2019
Embrasement, de la série Corps qui hantent d’autres corps, 2019
La maitrise du feu, de la série Corps qui hantent d’autres corps, 2019
La fée du lac, de la série Hors d’elle, 2019
Le vilain remède, de la série Hors d’elle, 2019
Teratoma attendant un moment propice, de la série Ces langues que parlent les femmes, 2021
Cécropia, dès l’aube, de la série Ces langues que parlent les femmes, 2021
Accoucher comme une guerrière, de la série Ces langues que parlent les femmes, 2021
Le miroir de Louise, de la série Entre deux eaux- Mellan två vatten, 2018
Une sphinge l’été, de la série Hors d’elle, 2019


Auteurs

* Caroline Boileau (elle) est une artiste multidisciplinaire, commissaire indépendante et enseignante vivant à Montréal. Travaillant à partir d’une perspective féministe, avec un intérêt marqué pour la santé – intime, publique, sociale et politique – elle crée des œuvres, souvent hybrides, qui s’élaborent par une pratique multidisciplinaire à travers l’installation, le dessin, la vidéo et la performance. Par un travail en dialogue avec des lieux, des collections et des objets, des communautés et des gens, son travail tend à révéler des cohabitations improbables en proposant la transformation, à la fois poétique et politique, d’un espace partagé. Depuis le milieu des années 90, elle a participé à de nombreux projets de résidences et son travail a été présenté lors d’expositions solos et collectives au Canada et à l’international. Elle a été artiste en résidence Michele Larose-William Osler à la Bibliothèque Osler de l’histoire de la médecine à McGill (2018-2019) et elle a été artiste en résidence à la Chaire McConnell-Université de Montréal en recherche-création sur la réappropriation de la maternité : libérer la parole des femmes (2020-2024). http://www.carolineboileau.com