ACTA UNIVERSITATIS LODZIENSIS
Folia Litteraria Romanica 17(1), 2022
https://doi.org/10.18778/1505-9065.17.1.15

Stanisław Jasionowicz* Orcid

Université Pédagogique de Cracovie

Crier la crise, nier la crise : solitude et solidarité dans l’expérience poétique de Michel Houellebecq et de Colette Nys-Mazure

RÉSUMÉ

L’article a pour but de confronter deux variantes de « l’imaginaire de la crise » se manifestant dans les pratiques poétiques de deux écrivains francophones contemporains, Michel Houellebecq et Colette Nys-Mazure. L’examen de quelques traits caractéristiques de leurs univers imaginaires, représentés entre autres par les figures du Père et de la Mère, permet de réfléchir sur les motivations profondes de leurs attitudes artistiques et existentielles. Il s’avérera que les stratégies poétiques qu’ils adoptent face aux problèmes existentiels fondamentaux restent en correspondance plus ou moins directe avec les vertus chrétiennes (la foi, l’espérance et l’amour); même si le point de départ pour Houellebecq (athée ou agnostique) est la « part sombre » de l’existence alors que Nys-Mazure (chrétienne, catholique) choisit sa « part claire », tous deux préfèrent construire que démolir. L’intuition d’une transcendance qui émane de leur soif d’harmonie poursuivie dans le monde chaotique contemporain permet de constater que la poésie, contredisant la crise du sujet et celle de la société, détient les moyens qui permettent de s’opposer – non sans succès – à la fameuse « crise de vers ».

MOTS-CLÉS — Michel Houellebecq, Colette Nys-Mazure, poésie francophone contemporaine, modernité, postmodernité, crise, imaginaire de la crise, figure du Père, figure de la Mère, transcendance, immanence, vertus chrétiennes, individualisme, féminité, masculinité

Crying out the Crisis, Denying the Crisis: Loneliness and Solidarity in the Poetic Experience of Michel Houellebecq and Colette Nys-Mazure

SUMMARY

This article juxtaposes two strains of “the imagination of crisis” that manifest in the poetic practice of two contemporary francophone writers – the Michel Houellebecq (French) and the Colette Nys-Mazure (Belgian). Examination of several characteristic traits of their imaginary universes, such as for example the figure of the Father and of the Mother, invites reflection on the profound motivation that belies their artistic and existential standpoints. It would appear that the poetic strategies each adopts in the face of fundamental existential problems, correspond more or less directly to the Christian virtues (faith, hope, love), even though for Houellebecq (atheist or agnostic) the point of departure is the “dark side” of life, whilst Nys-Mazure (Christian, Catholic) chooses the “bright side”: both poets prefer to build rather than tear down. The intuition of a transcendence that emanates from their thirst for harmony in the chaotic modern world makes it possible to claim that poetry, which is capable of either “shouting the crisis from the rooftops” or refuting it, might possibly succeed in counteracting the “crise des vers”.

KEYWORDS — Michel Houellebecq, Colette Nys-Mazure, contemporary Francophone poetry, modernity, postmodernity, crisis, imagination of crisis, figure of the Father, figure of the Mother, transcendence, immanence, Christian virtues, individualism, femininity, masculinity


Dans sa nouvelle Siebenkäs, publiée en 1796, l’écrivain allemand Jean Paul Richter développe une vision dans laquelle les morts ressuscités entourent Jésus, descendu « de hauts lieux sur l’autel », en s’écriant : « Ô Christ, n’est-il point de Dieu ? ». Et Jésus répond : « Il n’en est point » […].

[…] et le Christ continua ainsi : – J’ai parcouru les mondes, je me suis élevé au-dessus des soleils, et là aussi il n’en est point de Dieu ; je suis descendu jusqu’aux dernières limites de l’univers, j’ai regardé dans l’abîme et je me suis écrié : – Père, où tu es ? – Mais je n’ai entendu que la pluie qui tombait goutte par goutte dans l’abîme, et l’éternelle tempête, que nul ordre ne régit, m’a seule répondu. […] – Nous sommes tous orphelins, vous et moi, nous n’avons pas de père[1].

La vision s’avère un cauchemar, mais le grain de désespoir est semé. Le récit de Jean-Paul connut un retentissement considérable à l’époque romantique. Traduit en français par Madame de Staël et publié dans son De l’Allemagne comme Un songe, il frayait la voie à la conscience moderne marquée par la sécularisation « libératrice », ouvrant amplement la porte à l’expression artistique de la solitude et du désespoir.

L’invention de l’individualisme occidental fut tantôt célébrée comme preuve de maturité croissante d’une civilisation se libérant des « préjugés » irrationnels en vue d’un désenchantement heureux du monde, tantôt déplorée comme l’un des symptômes majeurs de sa crise. La solitude sociale – résultat de l’éloignement des individus de leurs communautés désormais perçues comme source d’oppression – s’est transformée en solitude existentielle : des générations d’artistes et d’intellectuels, émancipés et enfin libres, sont devenus aussi de plus en plus dépaysés et inquiets. Deux siècles plus tard, nous nous voyons confrontés aux mêmes défis et aux mêmes déficits, repris en passant par le marxisme avec ses concepts d’aliénation[2] et de conflit insurmontable entre la société oppressive et l’individu oppressé. L’individualisme ne devrait néanmoins pas être confondu avec le processus accéléré d’atomisation des sociétés modernes qui aboutit à l’uniformisation et à la soumission des masses à la parole grégaire. L’individualisme moderne, « la plus belle invention de l’homme »[3], au lieu d’isoler les hommes les uns des autres, consisterait plutôt en une prise de conscience de la valeur indéniable du libre-arbitre et de la responsabilité individuelle pour le devenir d’une communauté[4]. La révolte des années 1960, qui a complété « la crise du Père » par « la crise de la Mère », contestant avec violence les attributs « archétypaux » de la femme protectrice et médiatrice, avait été préparée depuis longtemps par « les maîtres du soupçon » (Karl Marx, Friedrich Engels[5], Sigmund Freud et Wilhelm Reich[6] entre autres) et leur critique féroce de l’institution de la famille – cellule sociale la plus résistante aux projets de l’homme nouveau. Bien que les échos de cette tendance soient abondants dans la littérature militante et engagée du XXe et du XXIe siècles, le potentiel imaginaire de la poétique moderne de la crise du sujet orphelin ne s’épuise pas dans les actes d’apostasie perpétués.

Le but que se propose cet article est de confronter les pratiques poétiques de Michel Houellebecq et de Colette Nys-Mazure, deux auteurs francophones contemporains que « tout » semble séparer. Ces écrivains partagent néanmoins une confiance dans les qualités « salvatrices » (ou, au moins, « porteuses de sens ») de la parole poétique contemporaine qui – plutôt que de proclamer la mort de l’homme – préfère « donner à rêver » et entamer une fois de plus le dialogue entre l’imaginaire de la crise et celui d’une harmonie mythique. Les deux poètes tentent de renouer l’expérience individuelle, individualisée et intimiste avec une vocation sociale, sinon anthropologique, en dépit des tendances égoïstes et hédonistes de la modernité tardive. En manifestant, au moyen de la parole poétique, leur souci d’harmonie au-delà des vains artifices formels et des éjaculations d’un ego débridé, ils cherchent à faire passer un message moral, enraciné dans la soif d’une transcendance qui passe, « bon gré, mal gré », par les valeurs chrétiennes fondamentales de la foi, de l’espérance et de l’amour.

1. Michel Houellebecq et Colette Nys-Mazure : pourquoi (et comment) écrire ?

Bien que la carrière littéraire de Michel Houellebecq ait décollé avec la parution de ses romans, ses premiers textes publiés étaient des poèmes[7]. Le premier recueil de Houellebecq, La Poursuite du bonheur (1991), était précédé d’un essai poétique intitulé Rester vivant. Le deuxième recueil, Le Sens du combat, voit le jour en 1996, l’année marquée par son roman Les Particules élémentaires[8]. Le recueil suivant, Renaissance, paraît en 1999. En 2013, quand sa notoriété de romancier atteint un pic, il publie le recueil de poésie Configuration du dernier rivage. Colette Nys-Mazure, poète (elle n’aime pas la forme « poétesse »), romancière, nouvelliste, essayiste et conférencière belge d’expression française, semble explorer des territoires situés aux antipodes de ceux de Michel Houellebecq. Nys-Mazure puise sa vocation dans l’expérience de la frappante et inextricable « présence humaine » qui revendique d’être transformée en parole poétique. La poète « croit en poésie »[9] et la considère comme moyen de nommer les maux de l’existence afin de les « exorciser » en montrant aux égarés et aux aliénés le chemin vers la délivrance de l’angoisse et du vide existentiel.

Dans son crédo poétique de 1991 intitulé Rester vivant. Méthode, Houellebecq détermine le point de départ de sa création : « D’abord, donc, la souffrance »[10]. Les sections suivantes de l’essai (« Articuler », « Survivre », « Frapper là où ça compte ») retracent les étapes de sa maturation à l’écriture, inaugurée par l’expérience du poétique. Le geste initial de cette vocation est comparé au cri : « Vous émettrez d’abord des cris inarticulés. Et vous serez souvent tenté d’y revenir. […] La poésie, en réalité, précède de peu le langage articulé »[11]. L’écriture est donc « l’affaire de l’homme », activité d’ordre anthropologique et existentiel, issue de la souffrance. Mais « écrire » a pour but de structurer et articuler la souffrance : « Si vous ne parvenez pas à articuler votre souffrance dans une structure bien définie, vous êtes foutu », déclare le futur poète. « Croyez aux métriques … Croyez en forme », ajoute-t-il[12]. Ce « cri structuré » est, last but not least, une réaction adéquate à une situation existentielle et sociale qui exige des engagements d’ordre supérieur : « Croyez à l’identité entre le Bien, le Beau et le Vrai », lance le lecteur passionné de Baudelaire et d’Auguste Comte en un appel « hors de saison »[13].

Dans son manifeste poétique, Houellebecq signale en effet sa préoccupation morale « positiviste » : la recherche d’un « ordre naturel » qui ne serait ni celui de la science matérialiste et mécaniciste ni celui d’une quelconque religion. Il s’agit d’un choix conscient, le fondement paradoxal d’une auto-conscience et d’un savoir, indépendant (si possible) de toute croyance préétablie et de tout système de pensée exclusif : « N’adhérez à rien. Ou bien adhérez, puis trahissez tout de suite. Aucune adhésion théorique ne doit vous retenir bien longtemps. Le militantisme rend heureux, et vous n’avez pas à être heureux. Vous êtes la partie sombre »[14].

Le poète « creuse dans le vrai » sans vouloir s’arranger une fois pour toutes avec la vie, car « être fondamentalement mort pour le monde » permet de voir plus clair et de conserver un esprit critique aigu[15]. Le besoin irrépressible d’évoquer, clamer, crier la souffrance résulterait de l’expérience de la solitude intimement vécue, mais qui serait avant tout la conséquence d’un réalisme existentiel. Souffrance et solitude s’interpénètrent à des niveaux différents de la vie : la présence de l’autre devient un défi et, très souvent, une ornière pour celui qui construit sur la souffrance. Mais de quels « autres » s’agit-il ? Dans son premier recueil poétique (Le Sens du combat, 1991), Houellebecq dénonce la société contemporaine, « ce supermarché des corps où l’esprit est à vendre », où les humains souffrent sans le savoir. Cette radiographie de l’état de conscience des « particules élémentaires » que sont devenus les membres de la société (française ?) n’incite pas à la solidarité ou compassion. Quel serait donc le « sens du combat » dans un monde qui se prive de l’idée-même de sens ? Se résumerait-il à l’impératif d’écrire « contre le monde, contre la vie » ?

La critique de la condition postmoderne développée par Houellebecq dans ses romans est présente « en creux » dans ses recueils poétiques : en tant que langage synthétique, la poésie vise pourtant d’autres buts que les textes narratifs – elle a avant tout une vocation ontologique, sinon métaphysique, et est recherche d’un « ton », d’un « climat » (supra, ou infra-linguistique) de l’imaginaire qui mette en débat, à d’autres niveaux de l’écriture, l’« identité affaiblie » et s’auto-effaçant de l’homme contemporain :

Où est mon corps subtil ? Je sens venir la nuit,
Piquée d’aiguilles bleues et de chocs électriques.
Des bruits venus de loin dans un espace réduit :
La ville qui ronronne, machine anecdotique.

Demain je vais sortir, je quitterai ma chambre,
Je marcherai usé sur un boulevard mort,
Les femmes au printemps et leurs corps qui se cambrent
Se renouvelleront en fastidieux décors.

Demain il y aura des salades auvergnates
Dans les cafés bondés où les cadres mastiquent ;
Aujourd’hui c’est dimanche. Splendeur de Dieu, éclate !
Je viens de m’acheter une poupée en plastique

Et je vois s’envoler des étoiles de sang,
Je vois des yeux crevés qui glissent sur les murs ;
Marie, mère de Dieu, protège ton enfant !
La nuit grimpe sur moi comme une bête impure
[16].

Les invocations à Dieu et à Marie, prononcées par le sujet énonciateur dans un monde sécularisé, résonnent comme des échos lointains d’un recours à la consolation religieuse jadis refoulée et maintenant incarnée dans les figures du P(p)ère et de la M(m)ère absents, comme un vain et factice appel de l’homme qui ne se sent plus protégé. Il convient de prêter attention à l’expression « corps subtil », terme propre aux traditions ésotériques orientales, selon lesquelles les chakras (centres énergétiques situés dans les parties vertébrales du corps humain) constituent le « squelette spirituel » de tout être humain. Écrire, signifierait donc « habiter l’absence », architecturer l’espace vide, peuplé par les êtres qui perdent peu à peu – ou ont déjà perdu – leur constitution d’humains :

Nous marchons dans la ville, nous croisons des regards
Et ceci définit notre présence humaine ;
Dans le calme absolu de la fin de semaine,
Nous marchons lentement aux abords de la gare.

Nos vêtements trop larges abritent des chairs grises
À peu près immobiles dans la fin de journée ;
Notre âme minuscule, à demi-condamnée,
S’agite entre les plis, et puis s’immobilise.

Nous avons existé, telle est notre légende ;
Certains de nos désirs ont construit cette ville
Nous avons combattu des puissances hostiles,
Puis nos bras amaigris ont lâché les commandes

Et nous avons flotté loin de tous les possibles ;
La vie s’est refroidie, la vie nous a laissés
Nous contemplons nos corps à demi effacés
Dans le silence émergent quelques
data sensibles[17].

Houellebecq évoque ici le processus continu d’auto-effacement de l’homme moderne (qui concerne en particulier l’homme « de la ville »), incapable de se confronter au vide de son existence, mais incapable aussi de courir le risque de « reprendre les commandes », risque qui consisterait à dépasser l’égoïsme aveugle qui conduit à l’annihilation de l’instinct de compassion et à revitaliser un désir de faire cause commune. Comment lutter donc contre une apocalypse à peine perceptible, comment s’opposer au « monstre invisible » qui engloutit l’homme contemporain ? Peut-on assumer l’ignorance de ceux qui vont aveuglement vers la perdition ? En lecteur attentif de Pascal et de Baudelaire, Houellebecq clame la valeur de la conscience aiguë d’être « suivi par le gouffre »[18]. Mais peut-on être solidaire de ceux qui refusent de faire face au Mal et qui sont incapables de se confronter avec l’inévitable[19] ? Houellebecq-poète se met en position de « voyant » qui crie dans le désert et prêche son désaccord profond avec le cours du monde ; Houellebecq-romancier articule ce cri et « frappe là où ça compte »[20].

Si Houellebecq compose ses vers « comme si la modernité n’avait pas existé », en choisissant les formes fixes « rimées-comptées » d’avant la révolution moderniste, il ne le fait pas pour manifester son goût inconditionnel pour l’ambiance intellectuelle et artistique du dix-neuvième siècle, marqué d’ailleurs par les efforts « formels » de Rimbaud, Laforgue ou Krysinska pour ébranler la conscience bourgeoise étriquée, il propose plutôt un « retour en avant » fort de savoirs sur les développements et les impasses du modernisme. À l’opposé de l’attitude formellement « conservatrice » de Houellebecq, Colette Nys-Mazure profite amplement des acquis de la modernité poétique. Pourtant, le message qu’elle porte est une contestation de cette modernité qui, en ouvrant l’imaginaire et le langage poétique sur de nouveaux espaces, a rétréci ses capacités « rédemptrices ».

La souffrance (quasi-christique) évoquée par Michel Houellebecq[21] et vue comme un stimulus majeur de sa création poétique n’est pas étrangère à Colette Nys-Mazure dont les parents sont morts à quelques mois d’intervalle quand elle avait sept ans. Cette solitude fondamentale et fondatrice marquera toute sa vie future, sans pourtant la plonger dans le désespoir et sans qu’elle se pose en victime. Sa foi chrétienne a sans doute influencé sa vision du monde, sans pourtant la pousser vers une poétique confessionnelle : « Je ne suis pas une écrivaine catholique », affirme-t-elle lors d’un entretien, en suggérant néanmoins l’importance de son expérience intérieure intimement et quotidiennement vécue comme source et fondement d’ordre social ou de règles « dictées » ou « imposées » par la religion.

Même si la création est pour Nys-Mazure l’affirmation fondamentale du fait « d’être là », sa pratique poétique plonge ses racines dans un grand « non ». Dans sa prose poétique, intitulée « Écrire » nous lisons :

J’écris pour dénoncer, protester, prêter voix aux muets méprisés. En quête ardente et soutenue du mot juste. J’écris contre le chaos, l’informe et le confus […]. Contre l’absence, le dérisoire et l’amnésie, je creuse et j’édifie, je capture, je captive ; j’enregistre, je transcris et je célèbre. Je rature et je réécris. Palimpseste, grimoire, brûlot.
Aiguisée par d’autres plumes, imperturbables et solitaires, la mienne trace une trajectoire tantôt laborieuse, tantôt vive. Issue de haute enfance, barbouillée de lait, blanchie de craie studieuse, mon écriture a grandi sous des branches maîtresses, exploré les fondrières et niché sous les combles.
Elle a mêlé son corps à d’autres : argiles pétries aux formes changeantes. Métamorphoses. Elle a échangé salive, glaire, sperme et sang. Engendrée, elle a passé vie à son tour. Elle a pâti et ri sous les caresses, les insultes, les oublis, les éloignements.
Écriture familière, étrangère, elle ira jusqu’au bout du risque, jusqu’à vieillir et mourir, s’effacer, rentrer au couvert du texte universel comme on pose ses bagages sur le seuil de la maison nourricière[22].

Cette petite biographie en prose poétique met en valeur la dynamique de l’expérience humaine et de sa prégnance poétique. Les gestes de révolte ne sont pas la source de sa vocation de poète (comme semble le suggérer Houellebecq), mais plutôt la réponse aux enjeux de l’existence dans toute leur complexité. Le poème « Parti pris » de son premier recueil, publié en 1975, pourrait être considéré comme un autre manifeste de cette attitude, littéraire et humaine à la fois :

Je sais la mort, le vide, l’angoisse suante.
Je pourrais hurler au mal, à la nuit.
Crier le temps à l’œuvre en moi :
la lente corruption des sources,
la chair qui se défait
et le cœur qui s’effrite.
[…]
Les espoirs mort-nés,
Les soifs mal étanchées.
Les folies douces et noires,
les suicides rêvés
et l’usure de l’être,
la solitude, le gel de l’âme,
les illusions fanées,
les amours avortés.
Je dis la beauté du monde toujours offerte,
Là, sous mes doigts, sous mes yeux.
[…]
L’aventure inouïe d’un réveil,
le jaillissement de la création
et l’invention de l’amour.
Le bonheur surpris et la mort apprivoisée.
Je ne maudirai pas les ténèbres,
Je tiendrai haut la lampe[23].

Le credo poétique, énoncé par la jeune femme dans les années 1970 semble cohérent avec les « partis pris » actuels d’une octogénaire : le cours de sa vie personnelle (elle est mère de cinq enfants), de son parcours universitaire et de sa carrière littéraire forment un alliage heureux d’expériences multiples qui trouve son expression la plus condensée dans ses poésies[24]. Chez Nys-Mazure, l’espoir prend le pas sur la désolation. Sa confiance en la vie n’est toutefois pas le fruit d’une satisfaction facile, issue de l’application aveugle de règles préétablies, dictées par la doxa religieuse ou sociale, mais semble s’enraciner dans le for intérieur. Son expérience d’enseignante, ainsi que les rencontres régulières avec ses lecteurs sont pour elle une manière d’accompagner les autres, parfois désorientés, inquiets, égarés et une tentative de prouver que la parole, qui peut parfois tuer, est, dans certains cas, capable de sauver une vie. Cette vie jouée contre la mort, et qui passe par l’écriture. Dans le poème « Conjugaison Conjuration », Nys-Mazure avance : « J’écris pour habiter ma vie / l’apprivoiser l’ouvrir l’ancrer / lui offrir la table et le couvert / J’écris je respire/par intime nécessité / nique au néant / courage rage et durée / (…) / J’écris pour jouer jeu d’humain /dans la conscience attisée / des désastres et de fêtes / me rebeller / héler les outragés »[25]. Au lema sabbaqhtani d’un Christ crucifié, elle juxtapose l’image de sa résurrection tacite et sa présence rassurante et irrévocable (« Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde »)[26]. L’expérience individuelle et intimement vécue de la souffrance devient ainsi la légitimité d’un engagement en la vie d’autrui.

2. « Jouer jeu d’humain », aimer ?

Les pratiques poétiques de Michel Houellebecq et de Colette Nys-Mazure sont ancrées dans leur expérience du quotidien, animées par des questions eschatologiques et marquées par un fort besoin de sécurité. Chez Houellebecq, le désir physique (sexuel) se confond souvent avec l’idée de l’union rassurante des êtres[27]. Même s’il met à nu le déficit de sécurité des représentants du genre masculin[28], il le fait souvent avec une bonne dose de sarcasme et d’auto-ironie :

Le lobe de mon oreille droite est gonflé de pus et de sang. Assis devant un écureuil en plastique rouge symbolisant l’action humanitaire en faveur des aveugles, je pense au pourrissement prochain de mon corps. Encore une souffrance que je connais mal et qui me reste à découvrir, pratiquement dans son intégralité. Je pense également, et symétriquement, quoique de manière imprécise, au pourrissement et au déclin de l’Europe. // Attaqué par la maladie, le corps ne croit plus à aucune possibilité d’apaisement. Mains féminines, devenues inutiles. Toujours désirées, cependant[29].

Ce passage semble résumer l’ambivalence d’un memento mori continu, proclamé par le sujet parlant, cet homme blessé, bouleversé par le cours du monde et par le sort de l’humanité entière qui demeure néanmoins centré sur son expérience individuelle, intimement vécue. On remarque que le sujet énonciateur exprime ici le besoin des mains d’une femme – geste poétique qui permet de confondre les significations : sexuelle (sensuelle), dans le cadre d’une relation amoureuse rassurante et celle, existentielle (spirituelle ?), dominée par la figure de la mère protectrice. La féminité « plénière » serait-elle donc le dernier recours du genre masculin affaibli, déstabilisé et désorienté ?

L’investigation des « coordonnées » de l’identité sexuelle dans sa relation avec les questions existentielles est l’un des pivots de l’écriture houellebecquienne et trouve un écho dans plusieurs de ses poèmes, dont certains constituent des matrices de scènes qui apparaissent dans ses romans. Ainsi, les Particules élémentaires impliquent-elles la vision d’un monde futur dans lequel, non seulement le sexe serait dissocié de la procréation, mais la femme et l’homme seraient exclus de la maternité / paternité. De même, son imaginaire poétique s’étend entre l’alpha de l’union sexuelle « sécurisante » et l’oméga de la présence protectrice de la Femme-Mère, cette « contre-mort » par excellence[30].

Colette Nys-Mazure célèbre discrètement sa foi, qui lui permet de participer à la victoire du Christ sur la mort toujours présente, mais elle vante aussi la féminité éternelle qui s’incarne dans la figure de Marie – Mère Protectrice et Mater Dolorosa et celle qui incite son Fils à agir à Cane : Mère de Dieu et projection de sa propre mère disparue. Le sujet énonciateur de la poète belge ne se sent ni victime, ni maîtresse absolue de sa condition de femme mais plutôt observatrice tendre, célébrant en toute liberté son propre être au monde et sa force féminine :

C’est une femme de très longue haleine. À tenir tous les seuils en laisse, à doubler l’avenir. Une femme reine dans l’ombre feutrée des chambres ou sur une place publique. Sa silhouette ne plie pas sous le vent ; elle ne s’efface pas avec les brouillards du matin mais s’affirme clairement aux carrefours tumultueux. C’est une femme qui marche à l’encontre du temps. L’allure hauturière, elle glisse entre les récifs. Elle a dénoué les mains et tient visage ouvert[31].

Dans un essai récent, Houellebecq écrit : « Plus on avance dans le XXe siècle, plus la confusion augmente, et plus la loi morale perd du terrain, jusqu’à n’être finalement plus du tout comprise, quand elle n’est pas systématiquement dépréciée. L’adage “On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments” aura finalement un impact négatif considérable »[32]. En se situant en apparence aux antipodes d’une affirmation de la vie, la poésie de Houellebecq semble néanmoins y souscrire. La conscience de ne pas pouvoir garantir le salut du genre humain est une « donnée de base » qui ne devrait pas empêcher de respecter, sinon de vénérer, chaque jour qui nous est offert. Le maximalisme moral qui émane de l’œuvre de Houellebecq cherche à associer le positivisme impartial d’un « savant austère » avec la chaleur romantique d’un « amoureux fervent » ; à l’idéalisme romantique asexué (de la virginité mariale), la réalité parfois brutale du désir sexuel masculin.

Les deux poètes célèbrent, chacun à sa manière, l’immanence du monde et créent leurs « mythologies du quotidien » qui passent inévitablement par l’expérience du corps. Dans l’univers poétique de Houellebecq, l’union amoureuse / sexuelle (qui lui sert par ailleurs de modèle pour échapper au temps) semble nécessiter une répétition al capo da fine, fondée sur l’inassouvissement éternel. Nys-Mazure semble y répondre par l’éloge d’eros que fait sa prose poétique intitulée « Que nul ne meure qui n’ait aimé » :

Pour entrer en tendresse, tracer un cercle d’oubli, de silence, de solitude ; s’établir dans le présent le plus nu, le plus dru ; s’ancrer dans l’instant, s’éveiller au jaillissement des faims. Alors se déploie la vie immédiate qui creuse et s’envole, s’étend et se noue.
Au creux de la main roule le galet d’une épaule, d’un genou ; dans la conque d’un ventre frissonne la mousse d’une chevelure ; sur la plage du dos court le souffle d’une caresse longue et pour la bouche s’ouvre une bouche étrangère, familière, sa morsure pressante.
Porter en soi le miel et le feu, un reflet de soleil engrangé, jusqu’à la prochaine saison. Sans viatique qui pourrait avancer en terre hostile, en désert désolé[33] ?

Où est la place de l’amour et de la compassion dans un monde qui s’en prive au nom d’adoption des « mesures de sécurité nécessaires » ? À l’aspect entropique de la vie, évoqué à maintes reprises dans ses vers, Michel Houellebecq confronte sa soif (son espoir ?) d’harmonie, non dépourvue d’aveux d’ordre métaphysique : « Aujourd’hui et pour un temps indéterminé nous pénétrons dans un autre monde, et je sais que dans cet autre monde tout pourra être reconstruit »[34]. Comme l’amour, la poésie serait donc capable de construire. Contre le chaos, Colette Nys-Mazure dresse à son tour une poétique des petits faits quotidiens qui tissent un réseau de connexions fortes, fondée sur l’intuition d’un « autre monde » qui se construit sans cesse « ici et maintenant ».

Les stratégies adoptées par les deux écrivains consistent donc à rechercher des mots qui puissent attiser ou assouvir leur désir d’euphonie. Le « fantôme de la transcendance » semble guetter Houellebecq – ce « matérialiste quantique »[35] et « scientifique tendre » (toujours soupçonneux) – dans sa recherche d’un ordre présumé[36]. Colette Nys-Mazure construit son imaginaire poétique sur des bases « terriennes » bien ancrées dans l’ici-bas, ce quotidien qui lui permet toutefois d’effectuer des « sauts quantiques » la conduisant à une transcendance par de « micro-illuminations » fondées sur le fait d’« être là ». Les poésies de Michel Houellebecq et de Colette Nys-Mazure témoignent de visions du monde à la fois divergentes et complémentaires. Lus et rêvés en mode synchronique, leurs univers imaginaires entament un dialogue réservé aux esprits fondamentalement libres, toujours prêts à défendre les qualités (ré)formatrices d’un mot qui anime les désabusés : l’amour.

Houellebecq et Nys-Mazure sont les représentants contemporains d’une poésie engagée sans idéologie : leur vocation éthique ne se limite pas à une réaction immédiate aux défis, observés quotidiennement et intimement vécus, mais se veut une réponse imaginaire à toutes les crises à venir. La stratégie adoptée par Michel Houellebecq consiste à arracher de vieux pansements qui couvraient et masquaient depuis trop longtemps les plaies suppurantes de l’homme moderne, anesthésié et déjà accommodé à son sort. Colette Nys-Mazure nettoie les plaies dénudées et reste vigilante quant à l’état actuel du patient. Soigner le malade au lieu de le maintenir en état végétatif serait ainsi la tâche de ceux, parmi les poètes de la modernité tardive, qui se sentent capables de transformer leur expérience intime en une « contre-mort » partagée.



*Stanisław Jasionowicz, professeur à l’Université Pédagogique de Cracovie. Auteur de monographies et d’articles sur la littérature française et polonaise, sur la critique littéraire et la théorie de la littérature. Ses intérêts scientifiques portent sur les théories de l’imaginaire, la littérature comparée dans les contextes interdisciplinaires, la poésie moderne et contemporaine, la littérature de voyage, les mythes et les narrations identitaires, e-mail: stanislaw.jasionowicz@up.krakow.pl, ORCID: https://orcid.org/0000-0002-8918-1404


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Notes de bas de page

  1. J.-P. Richter (Jean-Paul), Un songe, in Madame de Staël, De l’Allemagne, 1854 (1813), https://archive.org/details/delallemagne00stae1/page/352/mode/2up?ref=ol&view=theater, consulté le 15.06.2020
  2. Dans l’acception de ce terme, prôné par les néomarxistes de l’École de Francfort.
  3. Cf. E. Godo, La Conversation. Une utopie de l’éphémère, Paris, P.U.F., 2014. Voir aussi, Ch. Taylor, Les malaises de la modernité, traduit de l’anglais par Ch. Melançon, Paris, les Éditions du Cerf, 2002. Les témoignages du « refus de la tutelle du Père » et de ses conséquences psychosociologiques ont dominé la littérature occidentale moderne.
  4. Cf. Ch. Delsol, Éloge de la singularité. Essai sur la modernité tardive, Paris, Éditions Table Ronde, 2007.
  5. Cf. F. Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), traduit de l’Allemand par les éditions du Progrès, Moscou 1976, consulté le 20.10.2021.
  6. W. Reich, La Révolution sexuelle. À propos d’une contradiction de Freud dans sa théorie de la culture, traduit de l’allemand par Alexander Neumann (le texte original publié en 1936 sous le titre Die Sexualität im Kulturkamp), https://doi.org/10.4000/variations.1503, consulté le 6.09.2021.
  7. Sans mentionner l’essai consacré à l’écrivain américain Howard Phillips Lovecraft, auteur de récits fantastiques et de science-fiction. M. Houellebecq, H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, Monaco, Le Rocher, 1991.
  8. Est à noter aussi son album de musique « Présence humaine », sorti en 2000, qui contient dix poèmes de Houellebecq, récités par le poète lui-même avec la musique de Bertrand Bourgala.
  9. Cf. son essai, intitulé La vie poétique, j’y crois, Paris, Bayard 2015.
  10. M. Houellebecq, Rester vivant. Méthode, in M. Houellebecq, Poésie, Paris, J’Ai lu, p. 9.
  11. Ibid., p. 17.
  12. La recherche d’un « ordre » se manifestera, au niveau formel de sa poétique, par l’usage fréquent des rimes classiques : de l’alexandrin ou du vers octosyllabique. Le choix du « compté-rimé » pourrait être vu comme un manifeste antimoderniste, sinon « réactionnaire », mais il pourrait également être regardé comme une tentative de « fuir en avant » et d’offrir de nouvelles impulsions au lecteur contemporain. Celui-ci, familiarisé depuis longtemps avec le vers libre et des expérimentations formelles souvent vaines, est parfois curieux de l’aspect prémonitoire et porteur de sens de la parole poétique. Le romantisme et le symbolisme annoncent la modernité, mais ils ne rompent pas définitivement leurs liens avec la tradition culturelle de l’Occident.
  13. Cf. G. Chabert, « Michel Houellebecq – lecteur d’Auguste Comte », Revue Romane, 2002, no 37 (2), L’intérêt pour la « religion positive » de Comte, ainsi que pour ses utopies de Patrie/Matrie et ses fantasmes de féminité asexuée (sainte ?) ont profondément marqué l’imaginaire de Houellebecq, malgré ses objections aux idées totalisantes du philosophe.
  14. Ibid., p. 29. Ce constat évoque la méfiance à l’égard des idéologies tentatrices et offrant des solutions simples aux maux de l’existence que le poète polonais Zbigniew Herbert expose dans son poème « La puissance du goût : « il ne faut pas négliger la science du beau / Avant d’adhérer il faut étudier sérieusement / la forme de l’architecture le rythme des fifres et tambours / les couleurs officielles l’indigne rituel des enterrements // Nos cœurs et nos oreilles refusèrent d’obéir / les princes de nos sens choisirent un exil orgueilleux/[…] / mais au fond c’était une question de goût », Z. Herbert, « La puissance du goût », in Zbigniew Herbert, Monsieur Cogito, Œuvres poétiques complètes II, traduction du polonais par Brigitte Gautier, Le Bruit du temps, 2007, p. 437.
  15. Dans son essai sur Lovecraft, Houellebecq constatait déjà : « En 1926 [l’année du divorce de l’écrivain américain avec sa femme Sonia], sa vie à proprement parler est terminée. Son œuvre véritable – la série des “grands textes” – va commencer », M. Houellebecq, H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, op. cit., p. 129.
  16. M. Houellebecq, « *** » (« Où est mon corps subtil … »), inLa poursuite du bonheur, in Michel Houellebecq, Poésie, op. cit., p. 153.
  17. M. Houellebecq, « La disparition », in M. Houellebecq, Poésies, op. cit., p. 234.
  18. Cf. « Pascal avait son gouffre avec lui se mouvant » : Ch. Baudelaire, « Le Gouffre », in Ch. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Paris, Calmann-Lévy, 1919, p. 155. 18
  19. Trois décennies plus tard, Houellebecq constatera : « Au fond, si j’écris des poèmes, c’est peut-être avant tout pour mettre l’accent sur un manque monstrueux et global qu’on peut voir comme affectif, social, religieux, métaphysique ; et chacune de ces approches sera également vraie », M. Houellebecq, Interventions 2020. 19
  20. Les dernières pages de Sérotonine semblent confirmer l’importance de l’aspect prémonitoire et « cassandrique » des vers houellebecquiens. Au bout de son cheminement empli de déceptions, le protagoniste parcourt la ville pour trouver un studio qui serait le lieu propice de son suicide – effectuant ainsi un « chemin de croix », achevé par sa mort vaine. L’allusion au sacrifice du Christ est évidente et les derniers propos du protagoniste visent l’« endurcissement des cœurs » comme la cause première de son échec. M. Houellebecq, Sérotonine, Paris, Flammarion, 2019.
  21. Est à noter l’intérêt croissant, porté par l’écrivain à la figure « prométhéenne » du Christ solitaire souffrant et à celle du poète « qui souffre pour des millions ». Cette dernière formule vient du drame Les Aïeux d’Adam Mickiewicz, poète romantique polonais. Cf. A Mickiewicz, Les Aïeux, traduit par Robert Bourgeois, Lausanne, Noir sur Blanc, 1998.
  22. C. Nys-Mazure, « Écrire », in C. Nys-Mazure, op. cit., p. 329.
  23. C. Nys-Mazure, « Parti pris », in C. Nys-Mazure, Feux dans la nuit, Bruxelles, Éditions Labor, 2005, p. 11.
  24. Cf. p. ex. : C. Nys-Mazure, Interview vidéo https://www.youtube.com/watch?v=Xpj8Tk6ix0Y
  25. C. Nys-Mazure, « Conjugaison Conjuration », op. cit., p. 235.
  26. Matthieu, 28:20, Bible Louis Segond, 1910. Cf. aussi le poème de C. Nys-Mazure, « Chanson pour un matin de Pâques », op. cit., p. 26.
  27. Cf. son poème provocateur « Les hommes » : « Les hommes cherchent uniquement à se faire sucer la queue / Autant d’heures dans la journée que possible / Par autant de jolies filles que possible. // En dehors de cela, ils s’intéressent aux problèmes techniques. // Est-ce suffisamment clair ? », M. Houellebecq, « Les hommes », in M. Houellebecq, op. cit., p. 382.
  28. Cf. K. Thiel-Jańczuk, « Du héros à la victime : l’apocalypse selon Michel Houellebecq », https://www.ejournals.eu/CahiersERTA/2013/Numero_4_Fins_du_monde/art/2687/, consulté le 7.07.2021.
  29. M. Houellebecq, op. cit., p. 46.
  30. Cf. B. Demeure, « La sexualité dans la philosophie positiviste d’Auguste Comte, et ses effets dans le discours nationaliste de l’Action française », Topique, 2016, no 1 (134).
  31. C. Nys-Mazure, « la souveraine », in op. cit., p. 161.
  32. M. Houellebecq, Interventions 2, Paris, Flammarion 2020.
  33. C. Nys-Mazure, « Que nul ne meure qui n’ait aimé », in C. Nys-Mazure, Feux dans la nuit, op. cit., p. 58.
  34. M. Houellebecq, « *** » (« C’est comme une veine… »), op. cit, p. 136. Au sujet du questionnement métaphysique dans l’œuvre de Houellebecq, v. p.ex. Michel Houellebecq, Entretien : La religión en las novelas de Houellebecq. Conferencia en video, Málaga 451 https://www.youtube.com/watch?v=i1DFEW09dvU, consulté le 20.12.2021. Cf. aussi : V. Lloyd, « Michel Houellebecq and the Theological Virtue », Literature & Theology, 2009, vol 23, n° 1. Voir aussi : C. Julliot, A, Novak-Lechevalier (dir.), Misère de l’homme sans Dieu. Michel Houellebecq et la question de la foi, Paris, Champs, 2022.
  35. La physique quantique lui semble le modèle adéquat d’un « lien discret » entre les particules élémentaires humaines, au-delà de leur acception mécaniciste newtonienne. Dans son poème « Renaissance », Houellebecq tente avec sarcasme une synthèse de la science et de la poésie : « Sur ma gauche causaient quelques amis chimistes : / Nouvelles perspectives en synthèse organique ! / La chimie rend heureux, la poésie rend triste, / Il faudrait arriver à une science unique », M. Houellebecq, Poésies, op. cit.
  36. Cet ordre serait en connexion avec la théorie du physicien David Bohm et sa conception des ordres : « manifeste » et « impliqué » de la réalité à la fois unique et pluridimensionnelle. Cf. D. Bohm, La Plénitude de l’univers (Wholeness and the Implicate Order), traduit de l’anglais par Tchalaï Unger, Paris, Éditions du Rocher, 1989.

COPE
CC

Received: 2021-12-02; Revised: 2022-03-07; Accepted: 2022‑04‑04.